En Corée, les contes ne commencent pas par « Il était une fois ». Ils s’ouvrent sur une formule originale : « 호랑이 담배 피우던 시절 » (horangi dambae piudeon sijeol), littéralement « Au temps où les tigres fumaient ». Mais pour comprendre pourquoi le tigre occupe cette place dans l’imaginaire coréen, il faut d’abord explorer sa présence bien réelle sur la péninsule, puis sa transformation en symbole national.
Le tigre de Sibérie (Panthera tigris altaica), qu’on appelait aussi tigre coréen, peuplait autrefois toute la péninsule coréenne. On en voyait encore au début du XXe siècle s’aventurer dans le domaine du palais royal à Séoul. Il existait même une unité spéciale dont la mission était de les capturer.
Pendant l’occupation japonaise (1910-1945), le Japon impérial a ordonné l’extermination des animaux dangereux. La chasse intensive, combinée à la destruction de l’habitat forestier et à la raréfaction des proies, a conduit à la disparition du tigre de Corée du Sud en 1922, puis du Nord vers 1935.
Pourtant, le tigre de Corée n’a pas complètement disparu. Une étude génétique menée en 2012 par l’Université nationale de Séoul a montré que le tigre de Corée et le tigre de Sibérie sont en réalité la même sous-espèce. Les tigres de l’Amour qui vivent encore aujourd’hui en Extrême-Orient russe (environ 400 individus) sont génétiquement identiques aux tigres de Corée. Le tigre de Corée existe donc toujours, mais en Sibérie.
Cette proximité génétique explique pourquoi le tigre occupe une place si centrale dans l’identité coréenne : c’était un animal réellement présent, redouté et respecté, qui a marqué la mémoire collective pendant des siècles.
Bien avant de devenir un personnage de conte, le tigre était omniprésent dans l’art coréen, notamment à travers les hojakdo (호작도), ces peintures populaires représentant un tigre et une pie.
Transmis de la Chine des Ming vers la fin du XVIe siècle, le thème du tigre et de la pie a été progressivement « coréanisé ». Les peintres de la cour royale de Joseon ont commencé par le représenter de façon réaliste, puis le style a évolué. Le tigre s’est transformé : son pelage mélange les caractéristiques du tigre et de la panthère, il apparaît souvent sous un pin (plutôt qu’un bambou), et surtout, on lui donne intentionnellement une apparence ridicule.
Dans ces peintures, le tigre au visage comique – avec de grands yeux exorbités, des dents proéminentes, une expression stupide – représente l’aristocratie yangban. La pie, petite mais digne, perchée hors d’atteinte sur une branche, symbolise le peuple. Cette confrontation satirique permettait aux gens ordinaires de se moquer des puissants sans risque.
C’était une forme de résistance culturelle : tourner en dérision l’autorité en la représentant comme un tigre féroce mais stupide, incapable d’attraper un simple oiseau. Ces peintures ornaient les maisons pendant le Nouvel An pour chasser les mauvais esprits, mais aussi pour offrir cette catharsis sociale.
Le hojakdo fait partie des minhwa (민화), ces peintures populaires de la dynastie Joseon qui décoraient les paravents, les portes et les murs des maisons. On peut en voir aujourd’hui au Musée national de Corée à Séoul, au Musée Gahoe (collection privée d’art populaire), et dans certains temples qui en conservent des exemplaires anciens.
Si le hojakdo montre un tigre comique, les représentations religieuses le traitent avec plus de respect.
Le tigre apparaît fréquemment dans les peintures des temples bouddhistes coréens, généralement aux côtés d’un sage ou d’un ermite. Il incarne alors le San-shin (산신), la divinité des montagnes dans le chamanisme coréen. Cette figure protège les lieux sauvages et les ermites qui méditent dans les montagnes.
Le temple Ssanggyesa, fondé en 722 au pied du mont Jirisan, doit d’ailleurs son existence à un tigre fantôme qui, selon la légende, aurait guidé deux moines jusqu’à l’emplacement idéal pour l’ériger.
Dans les palais de Séoul (Gyeongbokgung, Changdeokgung), on trouve des sculptures de tigres parmi les japsang, ces petites statuettes qui ornent les toits. Elles représentent souvent des animaux ou des figures mythiques censées repousser les mauvais esprits. Le tigre, associé au dragon, symbolise l’équilibre entre les forces terrestres (yin) et célestes (yang).
Les peintures yonghodo (용호도) montrent un dragon et un tigre face à face, incarnant l’harmonie entre le ciel et la terre, entre sagesse et force. Ces représentations ornaient les murs des salles du trône et des bâtiments officiels.
Cette formule qui ouvre les contes coréens trouve son sens dans le contexte de la dynastie Joseon. À cette époque, seuls les vieux messieurs yangban (aristocrates) pouvaient fumer ouvertement. La pipe était associée à la sagesse, à l’âge, à une époque révolue.
Imaginer un tigre fumant la pipe crée un décalage temporel absolu : c’est situer l’action dans un passé si ancien qu’il relève du mythe, quand les animaux pouvaient adopter des comportements humains et philosopher comme des sages.
Cette expression porte également une dimension ironique typiquement coréenne : le tigre, ce puissant félin, est représenté dans une posture humaine, fumant tranquillement, alors qu’il était en réalité l’un des plus grands dangers mortels pour les habitants de la péninsule.
Dans les contes populaires coréens, le tigre apparaît sous un jour paradoxal. Il est fort, féroce, impressionnant, mais aussi crédule, maladroit, facilement dupé.
Un tigre affamé s’approche d’une maison. De l’autre côté de la porte, il entend un enfant pleurer. La grand-mère menace : « Si tu continues, un tigre va venir ! » Mais l’enfant continue. Elle dit alors : « Tiens, voilà un kaki ! » L’enfant se tait immédiatement.
Le tigre, qui a tout entendu sans voir, conclut que ce « kaki » doit être une créature terrifiante pour faire taire l’enfant là où lui-même a échoué. Paniqué, il s’enfuit.
Cette humanisation comique du tigre était probablement une façon pour les Coréens de conjurer leur peur face à un animal qui tuait réellement des gens. En le rendant ridicule dans les histoires, on le désarmait symboliquement.
Les contes coréens valorisent toujours la ruse et l’intelligence sur la force brute. Le tigre, malgré sa puissance, finit souvent perdant face à des personnages plus malins : le lapin, le renard, ou même de simples humains.
Le tigre n’est pas qu’une figure du passé. Il reste l’emblème de la Corée contemporaine.
Hodori (1988) : Mascotte des Jeux olympiques de Séoul, Hodori est un tigre stylisé conçu pour représenter l’hospitalité et l’énergie du peuple coréen. Son nom vient de « ho » (tigre) et « dori » (diminutif masculin affectueux).
Soohorang (2018) : Trente ans plus tard, la Corée choisit à nouveau un tigre pour les Jeux olympiques d’hiver de PyeongChang. Cette fois, c’est un tigre blanc, considéré comme sacré et gardien de la nation.
Wangbomi : De 1998 à récemment, ce tigre souriant était le symbole officiel de la ville de Séoul.
Sans oublier le tigre du hit netflix, Kpop Demon Hunters. Cette récurrence montre que le tigre incarne toujours l’identité nationale coréenne, capable de représenter le pays sur la scène internationale.
Y a-t-il encore des tigres en Corée aujourd’hui ? Non, le tigre a disparu de Corée du Sud en 1922 et de Corée du Nord vers 1935. Toutefois, le tigre de Corée est génétiquement identique au tigre de Sibérie qui vit encore en Russie. Quelques tigres vivent en captivité dans des zoos coréens, notamment au Grand Parc de Séoul.
Où voir des peintures hojakdo à Séoul ? Le Musée national de Corée à Yongsan expose des hojakdo dans sa section d’art traditionnel. Le Musée Gahoe dans le quartier de Bukchon possède une collection privée d’art populaire avec de nombreux minhwa. Le Musée national du folklore (dans l’enceinte du palais Gyeongbokgung) présente également des exemples.
Peut-on voir des sculptures de tigre dans les temples ? Oui, de nombreux temples bouddhistes coréens présentent des peintures de tigres, notamment dans les représentations du San-shin (divinité des montagnes). Le temple Jogyesa à Séoul, le temple Bongeunsa à Gangnam, et les temples de montagne comme Hwagyesa en possèdent.
Quelle est la différence entre le tigre des contes et celui des hojakdo ? Dans les deux cas, le tigre est représenté de façon comique, mais le hojakdo ajoute une dimension politique : le tigre symbolise l’aristocratie yangban, tandis que dans les contes, il représente simplement la force brute déjouée par l’intelligence.
Les autres pays asiatiques ont-ils la même relation avec le tigre ? Non, c’est spécifique à la Corée. En Chine, le tigre est traité avec plus de sérieux et de respect. Au Japon, il est moins présent dans l’imaginaire populaire. La représentation comique et satirique du tigre est une particularité culturelle coréenne.
L’omniprésence du tigre se reflète dans les expressions coréennes :
Ces expressions montrent que le tigre reste une référence culturelle vivante, bien au-delà des contes et des peintures.
Pour une visite sur les traces du tigre en Corée du Sud, rendez-vous avec Cap Corée.